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« Pourquoi mon pays est-il la poubelle des pays développés ? » demande Mike Anane, journaliste environnemental, devant une des décharges illégales de déchets électriques et électroniques les plus célèbres au monde, à Agbogbloshie, dans la banlieue d’Accra, la capitale du Ghana. C’est le point de départ de cette enquête qui a conduit Cosima Dannoritzer, la réalisatrice de « Prêt à jeter » (documentaire sur l’obsolescence programmée coproduit par Arte en 2011) autour du monde, de l’Afrique à l’Europe, et de l’Amérique du Nord à l’Asie.

Chaque année, environ 50 millions de tonnes de déchets d’équipements électriques et électroniques (« DEEE »ou « E-déchets »)- ordinateurs, téléviseurs, téléphones mobiles, appareils ménagers - sont jetés dans le monde. On estime que dans le monde développé, environ 75% de ces déchets disparaissent des circuits officiels de retraitement. Une grande partie est exportée illégalement, vers des décharges clandestines en Afrique (Ghana, Nigeria…) ou en Asie (Chine, Inde, Pakistan, Bengladesh…), ou encore en Amérique du Sud.

Pourquoi détourner des déchets électroniques ? Parce qu’il est assez facile d’en tirer profit, à petite ou grande échelle. Les “e-déchets” contiennent des matériaux tels que l'or, le cuivre et le palladium qui les rendent très précieux sur le marché noir; attirant non seulement les trafficants individuels, mais aussi la criminalité organisée à l’échelle internationale.

En Europe, Cosima Dannoritzer enquête auprès de militants associatifs (comme Belén Ramos de OCU en Espagne), d’investigateurs d’ONG (comme Julian Newman d’Environment Investigation Agency en Grande Bretagne), de représentants des forces de l’ordre (Gendarmerie, Interpol, douanes en France et en Allemagne), d’acteurs de la filière du recyclage (en Espagne, en France, au Royaume-Uni)… pour découvrir les failles du système : faibles contrôles internes et aux frontières, difficile traçabilité dans des chaines de sous-contractants, sanctions rares et limitées contre les traficants, et logique de profit à court terme. Exporter les déchets permet à la fois d’éviter le coût du recyclage tout en percevant parfois les sommes prévues pour, et de réaliser un profit en vendant les déchets à des importateurs clandestins du tiers monde.

Les conventions internationales, les directives européennes et lois nationales n’arrivent pas à endiguer ce flot de déchets exportés comme de soit-disant équipements d’occasion. L’enjeu est pourtant double pour les pays développés : d’abord, conserver les métaux précieux ainsi que les terres rares, difficiles à extraire et indispensables à la production de nouveaux équipements électroniques. Ensuite, lutter contre les atteintes à l’environnement, sur leurs territoires et dans le monde.

Car ces “e-déchets” contiennent aussi des substances dangereuses comme le mercure et le cadmium. Dès lors, le traitement illégal de déchets électroniques, souvent dans les pays pauvres, conduit à d'énormes problèmes de santé et de pollution des sols, de l’air et de l’eau.

L’enquête de Cosima Dannoritzer l’emmène également aux Etats-Unis, premiers producteurs mondiaux de déchets électriques et électroniques, un des très rares pays qui n’a pas interdit l’exportation de déchets toxiques, et à Hong-Kong et en Chine continentale, première destination mondiale de ces déchets pour recyclage clandestin et extrêmement polluant… Dans ces pays encore elle rencontre des militants qui luttent contre ce flux toxique (Jim Puckett du Basel Action Network aux Etats-Unis, Lai Yun de Greenpeace en Chine…). En Chine, des villes entières comme à Guiyu récupèrent les différents composants de nos vieux ordinateurs, téléphones mobiles ou télévisions au prix de la santé de leurs populations. Ironie de l’histoire, les composants reconditionnés sont vendus comme des composants neufs et nous font courir un risque de sécurité énorme lorsqu’ils se retrouvent dans des transports publics, des appareils médicaux…

On estime que le volume de déchets électroniques produits dans le monde devrait augmenter d’un tiers dans les 5 prochaines années. Et cette augmentation aura d’abord lieu dans les pays en développement d’Asie ou d’Afrique, où se développe une classe moyenne, et où la demande pour ces équiments explose… mais où rien n’existe pour recycler.

Il devient urgent d’arrêter la vague toxique en agissant à chaque niveau de cette filière, des producteurs aux consommateurs.